Laowaï !

de chine #1 [objet numérique]

 

création artistique : anne penders

conception numérique : antoine fatoux

 

contact : dechine@riseup.net

 

 

 

 

 

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un projet réalisé avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, service des arts plastiques

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de chine [objet numérique] est un prolongement de de chine [marseille],

un projet polymorphe de anne penders réalisé en résidence aux

Ateliers de l'image à Marseille en 2009/2010.

 

 

 

contact : dechine@riseup.net

 

 

 

 

 

[la création sonore laowaï ! a reçu le soutien de la RTBF "du côté des ondes", de la Promotion des lettres belges, de la SCAM et de la SACD (Belgique et France), de Polymorfilms, des Ateliers de l'Image]

de chine


[Marseille]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

©2010-2011  Anne penders

« Le chinois écrit laisse (…) une place importante à l’allusion, aux sous-entendus, et exige un effort constant de conceptualisation, en même temps que de construction d’éléments qui sont simplement juxtaposés (…) grâce au changement de la fonction grammaticale des mots, il est même possible de composer des poèmes qui, avec des significations différentes, peuvent être lus dans les deux sens. »

 

in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.49

« Dans la pensée chinoise, la durée est représentée comme courant sur une spirale alors que, dans la pensée traditionnelle occidentale, elle court sur une droite, ce qui renvoit à l’idée chinoise d’un temps se développant cycliquement. »

 

VANDERMEERSCH Léon, La conception chinoise de l’histoire, in CHENG Anne (ss la dir de), La pensée en chine aujourd’hui, Folio essais, Gallimard, Paris, 2007, p.64

 

in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.144

« Si, dans la vie d’un arbre, le tronc, les branches, les feuilles, les fleurs forment par leur union un ensemble organisé, c’est parce qu’ils croissent en liaison les uns avec les autres. Si, dans la fabrication d’une charrette, les rayons, le moyeu, les brancards, l’essieu ont une efficacité, c’est parce que le travail de ces pièces est en rapport avec celui de tous les autres. Dans le cas de l’arbre, si tronc, branches, feuillage et fleurs ne croissaient pas ensemble en liaison les uns avec les autres, il y aurait rupture dans la constitution de l’arbre.

Dans la fabrication d’une charrette, si les différentes parties n’étaient pas en rapport les unes avec les autres, il manquerait quelque chose et la charrette serait inutilisable. »

« La notion d’entropie, qui signifie étymologiquement retour, conduit ici [chez Zhang Zai], non au désordre, mais à l’unité et à l’harmonie car, compte tenu de la totalité des accroissements et déperditions, des phénomènes de compensation viennent rétablir l’équilibre général (…) »

 

in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.169

 

L’année du Tigre de Métal

 

 

Généreux, sensible et obstiné, le Tigre est un rebelle, un résistant.

 

Les années de Métal sont souvent génératrices de conflits larvés.

Grands bouleversements politiques en perspective.

Révolutions. Guerres. Catastrophes.

Années fébriles toutefois favorables au changement, à l’action…

en prudence.

[aucun lieu, aucun homme, ne se donne — si l’on ne va à sa rencontre]

« Le mot transitoire (ke) (littéralement : hôte de passage) s’applique à tout ce qui comporte allée (disparition) et venue (apparition). »

 

wang fuzhi in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.167

 

 

Partir est un geste qui vous rattrape.

« L’univers est, pour la tradition chinoise, un composé indissociable d’espace et de temps (…) (yuzhou). »

 

in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.194

 

 

Mai

 

 

Partir / presque.

Partir sans pour autant quitter.

 

[je n’habiterai plus Marseille — qui continuera de m’habiter]

 

 

 

 

Et, comme inhérent au départ même, l’appel de l’Asie, la vraie.

Terre humide, langue cantonaise, thaï, lao, odeurs d’ombre enchantée…

la terre manquera toujours au souvenir.

 

 

 

 

En profondeur.

Ce que le mot désigne n’est jamais innocent.

« Un des grands thèmes de la pensée de (…) Wang Fuzhi, est celui de la coexistence nécessaire de réalités apparemment contradictoires : celle de changements incessants à l’intérieur de constantes que l’on constate aussi bien dans la vie des organismes et dans le cycle des saisons que dans l’histoire des sociétés. (…) fin et commencement, mouvement et repos sont indissociables, (…) vide et plein ne sont pas simplement opposés, mais se combinent en toutes choses. »

 

in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.69

« Supprimer le gratuit et l’arbitraire à tous les niveaux d’un système sémiotique fondé sur une relation intime avec le réel, en sorte qu’il n’y ait pas de rupture entre signes et monde, et par là, entre homme et univers : tel semble être ce vers quoi tendent depuis toujours les Chinois. »

 

in CHENG François, L’écriture poétique chinoise, Points Seuil, Paris, 1996, p.13

 

La fiction positive, celle d’une vie meilleure que celle qu’ils laissaient — l’esclavage, les dortoirs, les soirs noirs.

 

Le sens de la désertion.

Le refus / comme l’abstention.

Dire avec le corps. Se retirer. Ne plus participer.

Ne pas nourrir, ne pas mourir — la machine infernale.

 

 

Les déserteurs.

Le sens du titre.

[le sens du mot n’a pas d’époque]

 

 

 

« Sous l’angle des activités politiques des immigrés chinois dans la France des années 1920, les matériaux de police sont sans doute à la fois les plus intéressants, et les plus frustrants. La police française, au lendemain de la première guerre mondiale, n’accorde en effet qu’une attention marginale (mais néanmoins minutieuse) à cette communauté asiatique, jugée dans l’ensemble peu criminogène, mais au sujet de laquelle certains observateurs nourrissent toutefois de vifs soupçons sur le plan politique. »

 

WANG Nora, Emigration et politique, Les étudiants-ouvriers chinois en France 1919-1925, Les Indes savantes, Paris, 2002, p.38

Avril

 

Les déserteurs…

On ne sait rien d’eux, à peine d’où ils venaient, pas ce qu’ils sont devenus.

Le poids. La taille. Indications fragiles.

Une origine, un port. Une usine ou deux. La fuite.

Pourquoi ? Comment ? Avec quelles ressources et quelle force ?

On ne sait rien d’eux — qui nous regardent encore cent ans plus tard…

 

Déserter ce qui nuit au vivre.

S’effacer du décor, retrouver un visage sans numéro.

Peut-être que c’est ça qu’ils ont fait.

Refuser. Dans les termes de Camus.

Un non qui dit oui.

« Je ne sais pourquoi le Ciel aurait une fin ni pourquoi la Terre aurait un commencement (…). C’est aujourd’hui même qu’ont lieu le commencement et la fin du Ciel et de la Terre ! »

 

wang fuzhi in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.197

 

 

Marseille multiple. Marseille amie – s’apprivoise.

 

 

 

Côté cours / côté jardin.

La douceur des amandiers en fleurs. Le soleil vers l’intérieur.

Le ronron des chats.

[les orties finiront en potage]

 

Notre-Dame, toute en hauteur, ouvre l’espace tranquille.

Au large, enfin les bateaux quittent la ville.

« Dans la Chine archaïque, l’astronomie est originellement liée à la divination et (…) à l’écriture, sans laquelle il ne saurait y avoir d’archives, a été inventée d’abord pour enregistrer les actes divinatoires. (…) les inscriptions oraculaires (…) ont constitué les premières archives de l’Etat chinois. »

 

VANDERMEERSCH Léon, La conception chinoise de l’histoire, in CHENG Anne (ss la dir de), La pensée en chine aujourd’hui, Folio essais, Gallimard, Paris, 2007, p.48

Mars

 

 

Le hasard n’est rien / si l’on n’apprécie son ouvrage.

 

« Il n’y a pas, dans les énergies, de yin sans yang, ni de yang sans yin ; dans les substances, pas de dureté sans souplesse ni de souplesse sans dureté ; dans la nature humaine, pas d’humanité sans sentiment des devoirs, ni de sentiment des devoirs sans humanité… Il n’y a pas de visible sans invisible (ce qui est caché est tout de même présent). » p. 125

 

wang fuzhi in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.113

 

 

[Putuoshan, Gulangjiu – tout leur charme sous la pluie grise. La mer agitée au travers du hublot. L’odeur du sable mouillé, du bateau rouillé, du poisson salé. Rivages du Fujian, du Guangdong dans la lumière blanche de l’hiver.]

« (la) conceptualisation du temps comme moment procède d’un point de vue opposé à celui de la pensée occidentale qui, partant du temps métronomique, fait de la durée l’essence du temps (…). Dans la pensée chinoise, inversement, c’est le concept de moment qui est au cœur de la représentation de la temporalité, et celui de la durée qui en dérive, considérée comme un intervalle entre deux moments (shijian). Or le temps qui dure est un temps statique, tandis que le temps qui se forme en moments est un temps dynamique. »

 

VANDERMEERSCH Léon, La conception chinoise de l’histoire, in CHENG Anne (ss la dir de), La pensée en chine aujourd’hui, Folio essais, Gallimard, Paris, 2007, p.65

in GIRAUD Daniel (traduction et présentation),

Les yeux du dragon, petits poèmes chinois, anthologie, Points, 2009, p.151

Cassés, brisés, les poids de la balance

Soulevés, renversées, les proclamations

Soudain sortant de l’ancien secret

Le corbeau vole sans règle

 

Hui Yüan

 

Loin de l’Asie.

Etre là – simplement.

 

 

Plénitude glacée du Sud franc.

Décompose le regard a posteriori.

 

Ciel de Chine / plage de galets.

Pierres d’ici / eau couleur de Chine claire – les vagues en rouleaux.

Embruns salés des terres froides.

Dénichent les souvenirs sous la peau.

La diaspora sait intuitivement et progressivement (…) que son territoire n’est pas un lieu précis mais une multitudes de lieux qui s’équivalent puisqu’aucun n’est le lieu irremplaçable de l’identité.

Le territoire est partout, il n’est donc nulle part.

 

MA MUNG Emmanuel, La diaspora chinoise. Géographie d’une migration, Paris, ed. ophris, 2000, p.146

« La situation migratoire pose la question du lien entre identité et territoire, la réponse est trouvée dans un processus d’extra-territorialisation dans lequel la culture, comme l’ensemble des formes intériorisées, devient le lieu principal de fixation de l’identité. (…)

Une des questions à poser à propos de la diaspora est celle-ci : comment une société tient-elle malgré la distance ? (…)

Les territoires nationaux constituent des contraintes au mouvement. Ils sont dans l’espace trans-national de la diaspora des lieux de plus ou moins grande circulation. (…) 

Février

 

 

Mille excuses à la mer !

L’hiver lui va si bien.

Fougueuse, toute enmistralée, à l’assaut des murs d’algues.

 

Etre là.

Assise.

Face au vent / face à elle.

La méditerranée.

 

 

 

Mes photos ne sont pas légères, mes photos sont faussement lumineuses.

Mes photos sont un combat volontaire contre l’anéantissement qui rôde.

Elles essaient de parler d’autre chose, mais sont emplies de ça :

le poids de la vie ici.

 

 

 

La France mange ses enfants.
On est dans la gueule du loup et ça a mauvaise haleine.

« l’exilé porte en lui sa terre, et lui seul en connaît le poids. »

 

Le Huu Khoa, L’immigration confucéenne en France. On s’exile toujours avec ses ancêtres, L’Harmattan, 1996, p.62

 

Huaqiao : citoyens chinois résidant à l’étranger

Huiqiao : Chinois d’outre-mer revenus en Chine

Huayi : descendants d’émigrés chinois ou d’un mariage interthnique

Waiji huaren : Chinois d’outre-mer ayant acquis la nationalité du pays d’accueil.

 

D’après MA MUNG Emmanuel, La diaspora chinoise. Géographie d’une migration, Paris, ed. ophris, 2000

La banalité, l’anecdote.

A quel point cela freine l’élan, encrasse tout, même le regard.

 

On ne peut pas séparer ce que l’on voit de ce que l’on est.

Où l’on est de qui l’on est. Qui l’on voit d’où on le voit.

 

J’ai le regard encrassé par la bureaucratie et les absurdités d’un système qui fait mine de t’accepter et ne te prodigue qu’un profond rejet.

J’ai le regard affecté par ce qui encombre l’esprit, la vie, le quotidien :

le droit au séjour, la précarité financière, le fonctionnement pervers d’un système qui s’auto-dévore et tue le meilleur en chacun de nous.

 

La lutte, concept français, ne peut être finale, elle est enchaînée.

Je n’ai pas les mots pour décrire un mal aux si longues racines.

La France, en permanence, me heurte.

 

Déni d’être, d’avoir été.

Esclavage déguisé, intrusion perverse dans la sphère privée /de secret

au quotidienintimité aux aguets.

les papiers, les papiers, les papiers…

 

La revendication est un droit.

On dirait ici que l’on n’a plus que celui-là.

 

Camus, l’absurde / un art français.

Béances aberrantes encadrées par des lois, des règles / te privent de toi, de tout. Insidieux déni d’être là où, en apparence, on ouvre plus sa gueule qu’ailleurs. [cause toujours, tu m’intéresses...]

« … (les) frustrations engendrées par l’impossibilité de communiquer, par l’isolement et par le déclassement professionnel, (…) (une) situation sans perspective d’amélioration à moyen terme, ternit l’image que les individus ont d’eux-mêmes et leur fait perdre l’estime de soi, à ce titre on peut parler d’une véritable souffrance des intellectuels chinois (à Marseille) »

 

BAILLE Barbara, Les Chinois de Marseille,

diversité, émigration post 1949, mémoire d’Ethnologie, Université de Provence, Aix-Marseille I, 1991, p.65

La pluie. L’humide froid.

Une ville qui n’est pas faite pour ça.

[Canton, encore…]

 

De loin, la mer, les grues, l’autoroute.

La main glacée sur le papier.

 

L’absence de réponse est la réponse.

Je n’ai plus de questions / n’ai plus que ça.

 

Le regard comme anéanti par le poids de la bureaucratie.

Droit au séjour. Traduisez « zone de non-droit ».

Energie. Epuisement du stock.

Fossiles au rabais. L’exigence mine – à ciel ouvert.

Ce que l’on fait ne peut être détaché de ce que l’on vit.


Le regard teinté de ce que l’on porte.
Le mot achoppe. L’œil suit.
Si l’histoire bégaie, vais-je revenir les mains vides ?


Les mots des autres / la clé de rien.
Données scientifiques, valeurs refuge, assises quand tout vacille ?
Le survol permanent frustre en profondeur.


A quel point il est vain de croire les images porteuses de tellement plus que d’elles-mêmes. L’évocation poétique, échappatoire facile.


La vie des Chinois embarqués sur les navires, espace tangible ?

WANG Nora, Emigration et politique, Les étudiants-ouvriers chinois en France 1919-1925, Les Indes savantes, Paris, 2002, p.86-87-88

Il s’agit de défendre l’idée que, dans l’espèce humaine comme dans le règne animal, l’évolution (…) est fruit, non de la rivalité et de l’abaissement du concurrent, mais de la collaboration. Ce mutuellisme à la chinoise eut une influence diffuse, mais sans doute considérable. Sa rencontre avec l’anarchisme plus empirique de Li Yuying est un des faits, parmi d’autres, qui conduisent à la formation de Groupes d’Entraide. (…) Si l’anarchisme stricto sensu est une des matrices du mouvement, par le mutualisme qu’il prône, un second facteur vient se combiner à l’idée associative : c’est la notion de la liaison Travail-études, la gongduzhuyi à proprement parler. (...) Ainsi fut mise en forme la « doctrine travail-études», selon laquelle la liaison des activités manuelles et intellectuelles est, socialement et politiquement, positive, comme est nécessaire la liaison entre ouvriers et intellectuels. »

« Il est indéniable que le courant anarchiste, et plus particulièrement kropotkinien, a eu parmi l’intelligentsia avancée du début du 20e siècle une influence profonde, que les historiens chinois ont été longtemps réticents à reconnaître. C’est surtout à partir de 1906 que les classiques anarchistes furent traduits et aussitôt largement répandus. (…) Lorsque, en octobre 1917, un groupe autour de Hui Daiying, fonde une « Association pour l’Entraide » (Huzhu she), il précise que l’organisation repose, par opposition aux principes de sélection et de lutte pour la vie cautionnant le droit du plus fort, sur le « néo-évolutionnisme » tel que Kropotkine a pu le définir dans De l’entraide.

Janvier

 


La diaspora chinoise à Marseille. Le regard de l’autre. Le travail de l’autre.

Quels éléments statistiques ? quelle proximité avec le réel ?

 

De génération en génération.

Venus de Thaïlande, du Laos, du Cambodge, du Vietnam.

Les Chinois d’ici sont souvent des Chinois d’ailleurs – déjà d’ailleurs avant d’être ici, d’ici.

Identité hybride. Territoire français. Terre d’accueil, mon œil !

Que peuvent-ils prouver sur quatre générations ?


Liberté, égalité, fraternité... au fronton des mairies, mensonge éhonté.

« A Marseille, dans la mesure où l’émigration est récente, on vénère le premier du clan arrivé sur le territoire. »

 

BAILLE Barbara, Les Chinois de Marseille,

diversité, émigration post 1949, mémoire d’Ethnologie, Université de Provence, Aix-Marseille I, 1991, p.20

Décembre

 

 

maintenant / Marseille, c’est « chez nous ».

 

 

 

 

 

[On ne peut pas perdre ce que l’on n’a jamais eu.]

La Chine. L’espace d’ici impénétrable.

 

C’est pourtant là que je voudrais entrer

la cuisine intérieure, dans tous les sens du terme.

L’arrière-cour, chez les gens, dans cette Chine que je sens réelle et recluse, où je sais que je ne pénétrerais pas seule.

Comment entrer dans une communauté sans y être intruse, si s’y sentir voyeuse ?

« L’invisible est ce qui s’amasse en secret et le visible en est la face extérieure. »

 

wang fuzhi in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.113

 

[Le sens de Marseille. Le sens de la mer. La parole, cet écran du jour.

Le deuil, l’oiseau, l’exil.

Si on peut dire « tu » à une ville, peut-on s’adresser à quelqu’un

qui ne répondra plus ? Comment pleurer sur le seuil de l’oubli ?

et quelle est la force d’un cri différé ? d’un pleur retenu ?]

 

Ce qu’on demande/donne aux autres / ce qu’on s’accorde à soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Reporter ailleurs à plus tard – ou l’inverse.

« Sur la face de cette terre qui est ronde, les points cardinaux n’ont pas de sens précis excepté dans leur relation avec des lieux particuliers. L’observateur de Greenwich peut pointer son nord et son sud, son est et son ouest ; mais les astronomes de Paris, de Washington, de Santiago, et de l’humanité en général cherchant à s’orienter, regarderont pour eux-mêmes dans d’autres directions. »

 

traduit de RECLUS Elisée, « East and West », in The Contemporary Review, Londres, octobre 1894, p.475

Novembre

 

 

Je marche sur un fil qui se déroule derrière moi.

Rouge – que personne ne voit.

Qui m’amarre au port et me ramène à quoi ?

 

Ici, l’Asie, quand on la trouve, est du Sud-Est.

Vietnam, Laos.

La Chine que je cherche loge dans les interstices.

« Paquebot Sydney, mardi 27 avril 1909.

 

(…) Temps grisailleux au sortir de Marseille, puis mer très clémente et brise bleue. J’ai dormi et mangé et baillé et me suis étiré tout un jour. Presque de force, car j’étais déjà reposé. Aujourd’hui mon train de vie est normal et plaisant puisque j’ai trouvé à bord deux choses importantes, un étudiant chinois et un partenaire aux échecs. (…)

Mon Chinois est un étudiant venu en France pour y apprendre notre langue, et qui s’en retourne pour faire du commerce à Chang-hai.

Il parle avec une volubilité terrible l’un et l’autre langage, et la suite de ses idées est redoutable d’imprévu. Nous causons ferme tous les matins. »

 

SEGALEN Victor, Lettres de Chine, Plon, Paris, 1967, p.20-21

La vitesse du bateau devrait être adaptée à la mer agitée.
Mais / sommes-nous sur un vaisseau fantôme ?
Le capitaine est-il encore à bord ? Avons-nous cessé d’être notre propre capitaine ?


Quand le vent souffle trop fort, baisser la voile. Si le bateau prend l’eau, écoper.
Mais toute la question reste : sur quelle île allons-nous nous échouer ?
Si on se laisse porter par la vague, se déroute-t-on ?

ou faisons-nous confiance au flux ?

 

Qu’est-ce qui du rêve arrive encore à bon port ?

(…) En 1917, ce sont déjà quelques milliers de travailleurs chinois qui ont débarqués au Creusot pour remplacer les ouvriers français au front. Travailleurs sous contrat, promis au départ dès la fin de la guerre, il en reste cependant un millier environ quand Deng Xiaoping, ses camarades et beaucoup d’autres étudiants-ouvriers arrivent eux-mêmes à l’usine.»

 

Geneviève BARMAN et DULIOUST Nicole, Les années françaises de Deng Xiaoping, in « Vingtième Siècle. Revue d'histoire », Année 1988, Volume 20, Numéro 1, p.19-21

(…) Le soir même la petite troupe, à peine débarquée, prend le premier train pour Paris.

(…) Dans les jours qui suivent, le SEFC procède à la répartition de la centaine d’anciens élèves de l’école préparatoire de Chongqing entre différents collèges : Montargis, Fontainebleau, Saint-Etienne, Flers, Bayeux. C’est à ce dernier établissement, en Normandie, qu’est envoyé Deng Xiaoping dès le 22 octobre. (…) Deng Xiaoping et son jeune oncle Deng Shaosheng et plusieurs de leurs camarades sichuanais (onze en tout) quittent Bayeux pour entrer, le 2 avril 1921, aux usines Schneider du Creusot, passant sans transition du relatif confort d’un lycée français à la grande industrie métallurgique, alors qu’ils n’ont guère eut le temps de s’initier aux subtilités de la langue française.

« Le 11 septembre 1920, munis de billets de 4e classe qui leur ont coûté 100 yuans, nos jeunes Chinois embarquent pour la France sur le paquebot André Lebon. La liste des partants, publiée par le journal Shishi xinbao du 9 septembre 1920, précise que Deng Xiaoping part à ses frais, alors que son oncle bénéficie d’un prêt. La traversée dure 40 jours, entrecoupée de nombreuses escales. En 4e classe, le voyage n’a rien d’une croisière d’agrément : Deng et ses amis n’ont pas droit à une cabine et logent dans la soute ou sur le pont, dans la saleté et l’inconfort. Comme la plupart des étudiants-ouvriers, Deng a sans doute emporté avec lui son matériel de couchage, et peut ainsi affronter les nuits fraîches. Finalement, le 19 octobre, le bateau accoste à Marseille où les nouveaux étudiants-ouvriers sont accueillis par un envoyé de la Société d’éducation franco-chinoise (SEFC).

Le chemin de plus en plus incertain, la trace de plus en plus ténue.

Ce qui surgit sur le rebord du fil que je tiens, c’est l’éternel retour du même /

à quel point le monde va vers le pire (nous avec). L’étau se resserre.

C’est maintenant qu’il ne faut plus se tromper. Prendre le large.

 

« Aborder » la Chine à Marseille…

Qu’est-ce que cela veut dire, étymologiquement ?

aller au bord ? monter à bord ? rester à la marge ?

toucher à peine ? prendre possession de ?

 

J’ai des réponses. Qui contournent les questions.
L’absence de réponse est la question. La réponse.
Les bribes feront l’histoire – avec, en contrepoint, la mienne, la nôtre.

Ce qui échappe, ce que l’on happe, un patchwork d’avant et d’ici.

Travailler au corps la question de l’histoire… dans une ville qui nie son corps en effaçant son histoire…

 

Rien n’existe en dehors de ce que l’on perçoit. De ce que l’on porte en soi.

Mais de cela, qu’est-ce que l’on donne ? transmet ? redistribue ?

 

 

 

 

La mer / living dead-end.

 

Marseille ne peut pas être un rêve d’exil.

 

Marseille est un attrape-mouches. Et la mer, un vrai miroir aux alouettes.

« (…) une partie considérable du mouvement d’émigration n’avait jadis rien de volontaire et n’était qu’une traite plus ou moins déguisée. Des centaines de malheureux racolés sous divers prétextes dans les rues des villes commerciales, ou tout simplement sur la côte, étaient embarqués nuitamment, puis enfermés dans l’entre-pont d’un navire, pour être ensuite livrés comme « engagés volontaires » (…) De terribles drames se sont accomplis sur ces navires d’émigrants. (…) ces aventures bien connues en Chine ont rendu la traite des coolies « engagés » de plus en plus difficile. »

 

RECLUS Elisée, Nouvelle géographie universelle, 1882, p.605

Marseille – piège à rats.

 

Un port d’où l’on ne sent pas partir les bateaux.

On les voit. On sait qu’ils s’en vont.

Mais on ne le sent pas – bizarrement.

 

Vivre en France maintenant, cette époque embrouillée, les airs de fin du monde, au bord de l’eau, au bord du mythe, ne peut pas être serein, ne peut que donner envie de prendre le large. Sentir à quel point la zone franche rétrécit, l’espace tampon où l’on se réfugie, comme il est soudain facile de tomber de l’autre côté, de vivre de si près ce qui atteint le plus grand nombre ici, « la précarité ».

in GIRAUD Daniel (traduction et présentation),

Les yeux du dragon, petits poèmes chinois, anthologie, Points, 2009, p.123

Neige sur le fleuve

 

 

Sur mille montagnes cesse le vol des oiseaux

Sur dix-mille sentiers s’efface la trace des hommes

Dans la barque solitaire, le vieillard au chapeau et manteau

Pêche seul la neige sur le fleuve glacé

 

Lin Tsung Yüan

Marseille réveille et révèle. Ne révèle rien.

[chercher plus loin que ce qu’elle montre, inventer ce qu’elle ne donne pas].

 

L’écriture.

Quel espace pour l’écriture dans l’entre-espace ?

 

Marseille n’aide pas. La France n’aide pas.

Une terre rude, bureaucratique, où tout est combat, complainte.

Trouver, construire, son espace doux là / pas facile.

 

Tout se construit alors comme en creux.

de chine tourne autour de ça, l’absence en creux.

Le creux de l’absence. L’absence comme lieu.

« En Europe, les premiers étudiants chinois arrivent en 1875 ; ils sont alors une trentaine, dont la moitié apprennent en France l’art de la construction navale. »

 

WANG Nora, Emigration et politique, Les étudiants-ouvriers chinois en France 1919-1925, Les Indes savantes, Paris, 2002, p.53

 

[jie me parle d’appartements que l’on ne loue qu’aux Chinois, parce qu’ils ont bonne réputation, parce qu’ils acceptent de s’entasser à 6 dans des T2, parce qu’ils sont sans papiers ? non, en plus, il faut des papiers, me dit-elle.

Et nous, sans garants, sans salaire, pas d’agence, pas d’appartement…

Et tous ces gens qui n’ont rien, venus d’ici, venus d’ailleurs, comment font-ils ? Quelle maison ? quel exil ?

La France exclut, ghettoïse, fiche… et les gens ragent, rusent, trichent.

Quel autre choix ?]

« La migration internationale chinoise de masse amorcée au XIXe siècle est, après la traite négrière, le premier déplacement de main-d’œuvre et de force de travail à une telle échelle. (…) Elle reste, par son ampleur, une des plus importantes migrations humaines. »

 

MA MUNG Emmanuel, La diaspora chinoise. Géographie d’une migration, Paris, ed. ophris, 2000, p.165

 

 

La Chine. Marseille.

 

Ce qui se cache derrière et que l’on n’atteint pas.

La mer, la lumière, ce qui attire et piège.

La ville cul-de-sac.

La débrouille. L’embrouille.

 

« Marseille, une heure, 24 avril 1909

 

(…) Je viens de déjeuner en face du vieux port, des coques blanches et des cheminées chamois. Mais le printemps est trop fade encore. Je n’ai pas « senti » l’exotisme. »

 

SEGALEN Victor, Lettres de Chine, Plon, Paris, 1967, p.19

Octobre

 

 

La question de la maison.

Celle que je pose aux autres. Me rattrape.

 

La Chine se fait toute petite, se roule en boule dans une boite minuscule, 35mm de film scolaire. Mon air éberlué devant l’archive présentée, impossible à voir, comme si tout ce que je cherchais se dérobait forcément, toujours, un pied de nez à l’enquête, la vanité de quoi ?

La richesse d’un trésor découvert, la curiosité toute entière livrée à l’improbable autorisation de sortie du film, vers où ?

pour voir quoi ?

« L’homologie qui traite comme de même type des réalités différentes à nos yeux est caractéristique de la pensée chinoise. Dans la mesure où les mêmes rapports ou les mêmes mécanismes sont à l’œuvre dans des domaines différents, les parallélismes peuvent avoir valeur de démonstration. La fonction et le sens des mots dépendent de leur place, non seulement à l’intérieur d’une même phrase, mais dans des phrases ou des ensembles de textes parallèles. (…) Dans la mesure où, dans la langue et les mathématiques, la position de chaque élément décide de son sens et de sa fonction, la pensée chinoise serait donc bien une pensée combinatoire. »

 

in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.65-66

Le soleil, le vent... dehors, l’automne d’ici ressemble au printemps d’ailleurs.

 


La Chine… une voie d’accès, un mot de passe…

Comment à travers elle questionner ce qui mine l’accès au port ?

« [les documents et témoignages sur ce mouvement] révèlent la place prééminente de l’anarchisme, non pas comme concurrent victorieusement évincé, mais comme constituant des origines mêmes du parti. »

 

WANG Nora, Emigration et politique, Les étudiants-ouvriers chinois en France 1919-1925, Les Indes savantes, Paris, 2002, p.33

« Une partie des leaders (…) de la révolution chinoise, du parti communiste chinois et par conséquent de la république populaire avaient pris part au mouvement, soit en s’investissant dans ses phases préparatoires, soit en faisant le voyage vers la France où il séjournèrent et travaillèrent. Deng Xiaoping, Zhou Enlai, pour ne citer qu’eux, avaient peut-être fait là une forme d’apprentissage, et notamment d’apprentissage politique. Cette émigration temporaire fut-elle pour eux un simple exil, ou une initiation, un passage vers leur carrière future ? »

 

WANG Nora, Emigration et politique, Les étudiants-ouvriers chinois en France 1919-1925, Les Indes savantes, Paris, 2002, p.24

Photographier des fragments, des rapports qui réduisent les gens en fragments, des mots qui enferment dans une image : « agitateur chinois », « chinois suspects »…

 

Quels liens avec aujourd’hui ?

travail de fourmi, travail de survol, enquête sur quoi ?

comment va-t-on à la pèche ?

ce qui passe à travers le filet… la force des réseaux ?

l’éternel retour du même ?

ce qui se dit, s’écrit dans les années trente si proche spectre …

 


chinois, communisme, anarchisme…

bien plus que des mots clés dans un moteur de recherche –

Archives de la police.

Je fouille ceux qui ont fouillé.

Je traque la parole de ceux qui ont traqué, de ceux qu’on a traqué.

Les Chinois communistes. Les anarchistes.

Pléthore de papiers. Filatures. Renseignements généraux.

Services spéciaux. Surveillance.

J’aime quand ils reviennent bredouilles.

 

Ce que cela noue dans l’estomac.

Quelle liberté de pensée ? de mouvement ?

Quelles échappées (encore) possibles (aujourd’hui) ?

WANG Nora, Emigration et politique, Les étudiants-ouvriers chinois en France 1919-1925, Les Indes savantes, Paris, 2002, p.14

« L’aventure des étudiants-ouvriers chinois en France dans les années 20 (…) a pour particularité de se placer à la jonction du domaine migratoire, et du champ politique, et d’associer l’un et l’autre (…). Episode circonscrit, en nombre et dans le temps, des mouvements migratoires qui touchent certaines parties de la société chinoise, leur histoire se place à la jonction des motivations économiques et des objectifs politiques, et les deux aspects s’interpénètrent et se chevauchent, dans leur discours comme, en fin de compte, dans leurs actes. C’est sans doute ce qui fait leur singularité : les étudiants-ouvriers ne s’expatrient pas parce qu’ils sont directement menacés, ou victimes dans l’immédiat du pouvoir ou des luttes partisanes, ni parce qu’ils sont poussés par une nécessité matérielle absolue ; mais leur projet associe, de manière délibérée et organique, l’auto-suffisance par le travail, l’apprentissage en Occident, l’action politique. »

[les pas perdus laissent-ils des traces ?]

« Un citron givré. Voilà madame, le portrait d’un Chinois »,

il a dit ça aussi.

[Où vont les pensées échappées ?]

« Où serait le lieu de la diaspora et quel serait-il ? Comment penser l’unité d’un corps dispersé ? (…) Le non-lieu de la diaspora est également une utopie (…) : c’est en faisant sauter le verrou national que la diaspora peut penser son unité. (…) espace/lieu d’origine et espace/lieu de vie sont disjoints dans la réalité mais en même temps constamment reliés dans l’esprit (…). Comme s’il fallait invoquer la matrice d’origine (le passé) pour situer le lieu où l’on vit présentement. »

 

MA MUNG Emmanuel, La diaspora chinoise. Géographie d’une migration, Paris, ed. ophris, 2000, p.160

La joie de Marseille, la tristesse de Marseille, la colère de Marseille, tout, en franchise affirmée.
Pas de moitié.


Sans transition : le papier carbone.
Il faudrait faire quelque chose avec ça, le papier carbone.

Les cartes de visite.


« Energétique traditionnelle chinoise, centre de soins paramédicaux, conseils immobiliers, spécialités asiatiques, peintures sur commande, ravalement de façade, lifting accupunctural, antiquités, vraie pizza marseillaise, performance marketing, import-export, inspection bancaire, électricité-plomberie, développement maritimes services, arts graphiques et littérature, négociant mandataire – ça veut dire quoi ? »

« Le pouvoir d’organisation (…) n’est pas une chose faite une fois pour toutes et saisissable. On ne peut le voir : c’est dans l’organisation ramifiée et les dessins réguliers (tiaoli jiewen) formés par les énergies que ce pouvoir d’organisation devient visible. (…) Entre Ciel et Terre, à l’intérieur comme à l’extérieur de notre corps, tout est énergie (qi) ; tout est donc aussi pouvoir d’organisation (li). Ce pouvoir d’organisation est ce qui, circulant à l’intérieur des énergies, assure leur ferme maîtrise, leur répartition et leur dosage (zhuchi fenji). »

 

wang fuzhi in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.151-152

Le lotus... quelle signification encore ? la longévité ? l’immortalité ?
La nostalgie de l’Asie, c’est moi qui la porte.
Mais ici, on la dirait comme empêchée.

Comme si elle se heurtait à quelque chose.
La mer ? la lumière ?


La langue marseillaise, toute en métaphores... la saveur d’un poème...
« ça se voit, les mines de ravioli... »
Ce soir, je n’ai pas une mine de ravioli... un âge fatigué, sans lieu ni date.


Marseille a la rage intacte – on dirait.

 


Les Chinois, peuple migrateur...

Le lieu. Le sens du lieu.
Dehors, les motos.
La Chine aussi a un son, des bruits... qui ne pourraient pas être ici, ceux d’ici. Un ciel du soir qui n’a pas le même noir.


Ce sac, là, sur la table, quelle transparence ?

 


La Chine...

Sans transition : l’assurance des filles de 20 ans, le lait concentré sucré, la psychologue malgache diplômée de la faculté de Lyon, la tête du poisson mort, la mère et la fille attablées, le tee-shirt rayé, le thermomètre à vin, le calendrier chinois, la date du jour, le thé refroidi, ça parle trop français, à emporter le canard laqué, l’Asie assimilée ?
A quelle sauce la manger ?

« L’Arbre Constructeur (jian mu) est réputé pousser au centre du monde : il ne projette aucune ombre et ne libère aucun écho. »

 

in BIRRELL Anne, Mythes chinois, Points Seuil, Paris, 2005, p.95

 

A côté de moi, une femme asiatique et un homme bengali, un couple que l’on verrait à Hong Kong… et qui parle français.

La femme a déposé son sac sur ma table, je suis transparente…

 

« Un jour, on fera un robot vivant. Il aura une conscience.

Si on le détruit, il se planquera quelque part et se régénèrera »,

il dit encore…

 

A sa mère, je crois qu’il parle cantonnais.

 

«Plus aucune langue n’est pure. On parle avec ce qui nous tombe sous la main»,  il continue... «L’homme n’est qu’un flux».


Si je l’enregistrais, répondrait-il aux questions ou à côté ?
l’habitude de s’écouter philosopher...

Septembre

 

 

La tombée de la nuit. Tôt.

 

« J’aimerais faire un film sur la condition humaine », il dit…

 

Sur la table, ou plutôt sous la table, une petite carte de boris lehman :

« il va vivre le cinéaste boris lehman »… Aujourd’hui, le film de till, un volet qui se ferme, un évier qu’on fracasse, une envie de pleurer.

 

« Je ne lis pas le chinois », il me dit... le parle-t-il ?

extrait d’un article paru dans Le Petit Marseillais

du 20 octobre 1920, cité par Geneviève BARMAN et DULIOUST Nicole, Les années françaises de Deng Xiaoping, in « Vingtième Siècle. Revue d'histoire », Année 1988, Volume 20, Numéro 1, p.19

« Ils étaient là cent jeunes Chinois, d’âge variant entre 15 et 25 ans, tous vêtus à l’européenne ou plutôt à l’américaine, à en juger par leurs chapeaux à larges bords et par leurs souliers terminés en pointe, tous bien sagement rangés, immobiles et silencieux, sur le pont de l’André Lebon. Leur compatriote, M. Liou, directeur du service des étudiants de la Société franco-chinoise d’éducation, les haranguait… Jeunes gens et jeunes filles nous ont fait savoir, par le truchement de M.Tsu, qu’ils étaient très heureux de voir l’Europe et surtout la France, après une excellente traversée. Il n’était pas nécessaire de le leur demander car la joie se lisait dans tous ces yeux bridés et intelligents... »

 

 

Juillet

 

 

Au défi des clichés.

La promenade. Les carrelages. Au mur aussi.

(la Chine à toutes les sauces prépare même des sushis)

 

Dépasser.
Dépasser l’évidence.
Le réflexe des ressemblances.
Le premier degré du regard.

J’ai cherché la neige en Chine, cherché la neige en son absence.

Je cherche l’Asie en France, l’Asie en son absence.

Si je cherchais l’absence elle-même, trouverais-je les mots ?

 

Je marche, rue de la République. La vie continue. Acharnée.

Un charnier d’apparences. Je marche / image d’une femme chinoise qui nourrit un goéland avec des baguettes, une poésie passagère, les fenêtres de Shanghai, la grand mère de san mao, les cafés de Macao…

Ce qui porte ailleurs... les sons, les odeurs... ce qui résonne, la lumière...
 – peut-être...


Marcher sur un fil, duquel on tisse, qui mène à ariadne, dans la pénombre,
la mémoire en vagues... ni nostalgie ni exotisme...

« Il n’y a pas simplement de la profondeur dans le monde, dit Wang : la profondeur est faite d’une accumulation d’extrêmes minceurs. Il n’y a pas d’infime dans le monde : l’infime est fait d’une division extrême de ce qui est immense. »

 

in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.92

 

 

L’intérieur tourné vers l’extérieur. Le rideau.

Le mouvement comme engourdi. La pensée comme engluée.

Un voile.  


Marseille indicible ?

 

L’ancrage, les communautés, les histoires… appartenir ?

Marseille, ville portuaire, ancrée à une terre qui flotte…

 

 

Est-ce moi qui cherche à toucher un corps qui se dérobe ?

pénétrer ? quelle surface ? quel contact ?

C’est xin he qui me parlait de « rugueux »...

Marseille. S’adresser à elle.

 

Elle te laisse libre de la tutoyer tout de suite, mais c’est une fausse camaraderie.

Elle tutoie tout le monde et personne.

Bien trop fière pour donner autre chose que son cul au premier venu.

On n’aurait que ça, on croirait l’avoir séduite, on n’aurait rien saisi.

Sa chair, elle l’exhibe, mais son cœur reste inaccessible.

On sent qu’elle a du cœur, on sait qu’elle en a.

Mais elle ne donne rien comme ça.

Elle n’attend rien en retour non plus, elle en a trop vu.

On ne la lui fait plus.

Canton aussi a des airs rebelles.
Tournée vers la mer, déjà comme hors de Chine
– à défendre sa langue, sa culture, sa nourriture...


Canton, la circulation, le gris blanc du ciel, les rues foisonnantes, la rivière des perles, et l’humour.

 

Marseille, les trottoirs encombrés, le ciel dégagé, le mistral, les platanes, la mer… l’humour.

les platanes, les banyans, la quête du vert…

« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Un esclave, qui a reçu des ordres toute sa vie, juge soudain inacceptable un nouveau commandement.

Quel est le contenu de ce « non » ? (…) ce non affirme l’existence d’une frontière. »

 

in CAMUS Albert, l’homme révolté, Gallimard, Paris, 1951, p.25

A petits pas, un territoire.

Exploration dérisoire.

 

 

Tu restes ou tu passes, cette ville s’en fiche. N’essaie pas de te retenir.

Pourtant quelque chose t’y attache, peu à peu.
Si bien qu’un jour, sans que tu le saches, elle deviendra difficile à quitter.

 

 

Marseille et l’invisibilité.
Marseille ne se donne pas. Il faut aller la chercher.
Marseille. Ville réfractaire. Ville qui s’oppose, se défend.
Terreau libertaire ? révolutionnaire ?

Marseille. La fin et le début.

Marseille. Tremplin. Butte sur la mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

d’une manière ou d’une autre

[ il faudra rebrousser chemin pour reprendre la route ]

« l’homme distingue les quatre points cardinaux afin de se repérer par rapport à ce qu’il a devant et derrière lui ; il se conforme à la distinction du passé et du présent, du commencement et de la fin pour donner un ordre à ce qu’il voit et entend (…). Mais du point de vue du principe d’organisation spontanée (li) et des énergies invisibles, il n’est pas vrai qu’il y ait un avant et un après. Dans l’absence de toute orientation temporelle ou spatiale du chaos dans lequel le principe d’organisation dirige les énergies, le commencement est aussi la fin, le créé est aussi l’origine du créé, ce qui est au repos est aussi ce qui circule, ce qui se sépare est aussi ce qui s’unit. Il n’est rien qui ne commence, rien qui ne soit achevé. »

 

wang fuzhi in GERNET Jacques, La raison des choses, Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692), nrf, Gallimard, Paris, 2005, p.80

« c’est la mer qui prend l’homme… »

 

Mais l’été, la mer d’ici garde à distance. Trop bleue.

N’invite pas à son bord. N’a pas la fureur atlantique.

On peut dire « c’est beau » – sans rien ressentir.

 

Un lieu où tout s’arrache. Le sourire, la place au soleil, l’ombre.

Une île où l’on survit, pas un lieu de vie.

 

Je cherche la Chine. Ne cherche rien.
Ce qui surgit comme évidence – la force de l’universel.
La seule / d’un repère, le sens multiple.

Je cherche.

 

Aujourd’hui, tout me dit d’être ailleurs

aujourd’hui seulement.

 

 

Je n’ai pas besoin de chercher. J’ai déjà trouvé. Ça.

La Chine à l’intérieur de moi.

L’espace imperceptible.

Il faut partir – ici n’est qu’attente.

Un port, c’est ça, peut-être. Une île aussi, assurément.
Comment on contemple la mer et les embarcations dans l’attente du jour où ils nous prendront...

Peut-on dire pour autant que, dès lors, l’historiologie chinoise rejoignait la conception occidentale de l’histoire-récit ? Pas vraiment. Les relations remarquables sont en effet rassemblées en un faisceau de séries parallèles et non pas refondues en un seul cours suivi des choses. (…) penser l’histoire non comme un enchaînement de causes et d’effets mais comme une suite de mutations de configurations d’ensemble dont les relations particulières permettent simplement de mieux voir les détails. »

 

VANDERMEERSCH Léon, La conception chinoise de l’histoire, in CHENG Anne (ss la dir de), La pensée en chine aujourd’hui,
Folio essais, Gallimard, Paris, 2007, p.54

« La grande invention historiologique de Sima Qian [91 avant notre ère] fut de reconstituer, à travers les tranches historiographiques globales successives, des séquences singulières de faits et gestes appelées relations remarquables (lie zhuan). Chacune de ces relations a naturellement pris la forme d’un récit, le plus souvent d’un récit biographique, mais parfois aussi narration des vicissitudes de l’existence d’un peuple, exposition de l’évolution d’une catégorie sociale, description de types d’individus d’une certaine sorte, bref recomposition séquentielle de tout ce qui, trié dans la masse des notations au jour le jour, pouvait faire l’objet d’un historique singulier.

Je ne suis pas chez moi.

 

Marseille en Chine ?

Marseille est une île, un repli, une griffe / pas un pays.

 

 

 

 

 

 

Ils marchent. Ils sont deux. Un couple de chinois un peu chics, munis d’appareils photos. Ils transportent avec eux leur univers, effleurent ce qu’ils voient…  

De loin, les mâts, le port, la mer.

Juin

 

 

Je ne suis pas (encore) chez moi.

 

La lumière incendie jusqu’à la pierre des fossés.

Aucune douceur. Nulle part.

Et le vent qui s’absente à peine, revient sans cesse – pour laver quoi ?

Tout est violence.

 

Je cherche la Chine dans les interstices du temps, les mailles d’un souffle, le filet de quoi ?

Tout est virulence – de la parole au flux.

« L’influence d’un langage conçu non plus comme un système dénotatif qui « décrit » le monde, mais comme une représentation qui organise les liens et provoque les actes de signifiance, est ici décisive. »

 

in CHENG François, L’écriture poétique chinoise, Points Seuil, Paris, 1996, p.15

 

Quelque chose oscille.

 

Entre / une dureté, une fermeture et un allant / une ouverture

une attention à l’autre (souvent sans douceur mais pas sans générosité).

 

 

Marseille en Chine… un but en soi.

Comment l’Asie devient le chemin.
Sortir de la lumière. Lui rendre le gris – et ses nuances. Une provocation !
Nuances... oui / ce qui manque – peut-être.

Mai

 

 

Quelque chose oscille.

 

La lumière claque, l’ombre terne, les yeux plissés.

Les oiseaux comme les enfants – agglutinés où ils peuvent.

Les mouettes en carnage nocturne / les hirondelles – dansent le ciel plus doux.

 

Dormir sous les étoiles, sous la paillotte, sur le sol dur, en douceur pourtant.

Marcher dans la rue, s’asseoir aux terrasses / les gens ne parlent pas, ils crient. Les touristes seuls se taisent – derrière le petit drapeau, lire les panneaux, ... écouter le guide.

s’interroger

[ sur la circulation de la pensée plutôt que sur la circulation des biens ]

de chine


[...]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

©2010-2011 anne penders

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